Philippe Ballarini

France: la renaissance difficile.

Le désastre

Dans l'entre-deux guerres, l'industrie aéronautique française était un secteur qui ne brillait pas par sa vivacité. Elle était composée de petites entreprises qui vivotaient, hormis quelques rares constructeurs prospères. En 1936, Pierre Cot, Ministre de l'Air du Front Populaire, décida de nationaliser ces sociétés en perte de vitesse, considérant que des industries vouées à la production d'armes ne devaient pas rester aux mains d'initiatives privées.

Le regroupement des moyens se fit dans le cadre de six Sociétés Nationales de Constructions Aéronautiques (SNCA) réparties dans les régions. En fait, seul le domaine de la construction des cellules fut nationalisé, les moteurs demeurant au secteur privé.
Ces nationalisations, si décriées qu'elles fussent, ont pourtant amené l'industrie aéronautique au stade de la production de série.

Le démarrage industriel est néanmoins  survenu trop tard pour que la France puisse se mesurer à la puissante Luftwaffe en 1940.

En 1945, la situation de l'industrie aéronautique était catastrophique: pillée par l'occupant qui a emporté 6000 machines-outils, elle a de plus dû subir les bombardements alliés puisqu'elle travaillait pour le compte du Reich.

Pierre Cot, Ministre de l'Air en 1936.

B-17 en mission de bombardement au-dessus de la France

Le redressement dans l'urgence

Pendant l'Occupation, nombreux étaient les bureaux d'études qui travaillaient en secret  et étudiaient des projets destinés  à la France de l'après-guerre.

Le Ministre de l'Air Charles Tillon, outre un vaste programme de reconstruction d'avions français, mais également allemands, favorisa la construction de nouveaux appareils. Ne disposant pas de réacteurs en raison du retard accumulé, on fit une fois de plus appel aux turboréacteurs allemands Jumo.

Parmi les chercheurs clandestins figuraient deux personnages qui laisseront leur empreinte dans l'histoire de l'aviation: Lucien Servanty et René Leduc.


Le premier, qui sera l'un des pères du
"Concorde", permettra à la France de faire voler, le 11 novembre 1946 le premier avion à réaction national, le SO.6000 "Triton" conçu pendant l'Occupation au mépris des risques encourus.

Lucien Servanty

SNCASO SO.6000 "Triton"

Ce premier appareil, équipé primitivement du réacteur Jumo 004 se verra ensuite propulsé, comme bon nombre d'appareils français de l'époque, par un Rolls-Royce "Nene" construit sous licence par Hispano-Suiza. Son développement donnera naissance au SO.6020 "Espadon" qui sera l'un des premiers chasseurs à réaction de conception française.

Parallèlement fut étudié un biréacteur embarqué à l'intention de l'Aéronavale et ce de façon apparemment paradoxale, puisqu'à la Libération, la France ne disposait d'aucun porte-avions susceptible de recevoir des appareils de cette taille. Mis au point par la SNCAC, le NC.1071 aux formes saugrenues, au fuselage ovoïde et courtaud, effectua son premier vol en octobre 1948.

Le premier biréacteur français reçut les aimables surnoms de "tabouret", "étagère à géraniums" ou "pavé volant", ce qui ne l'empêcha pas de voler fort bien.

SO.6020 "Espadon"

Le "Fanatique de l'aviation" a publié en 1977 une remarquable étude des NC.1070 et NC.1071. (épuisé)

Bien plus élégants étaient les extraordinaires projets de René Leduc. Dès 1935, il avait signé avec Pierre Cot un contrat pour la construction d'un appareil expérimental utilisant un statoréacteur, invention due à l'ingénieur René Lorin.

En 1940, le moteur était pratiquement achevé. Les études reprirent au ralenti pendant l'Occupation, dans une discrétion que l'on imagine et le premier prototype fut prêt en 1946.

Les appareils si prometteurs de Leduc furent abandonnés en 1958.

Le 20 avril 1949, le Leduc 010, largué depuis son quadrimoteur porteur "Languedoc", grimpa à 11000 m et atteignit la vitesse de Mach 0,83.

L'entreprise de projets techniques très ambitieux dont la France de l'immédiat après-guerre maîtrisait mal les technologies amena avant même 1950 à un constat d'échec.

À l'aube de la guerre froide, la France ne disposait d'aucun appareil de série vraiment moderne et il fallut à l'Armée de l'Air se fournir en
Vampire" britanniques que la France fabriqua sous licence sous le nom de "Mistral".

C'est dans ce contexte, et en raison des impérities des sociétés nationalisées que Marcel Bloch, devenu à la Libération Marcel Dassault, pourra imposer son
"Ouragan" en 1949, avant de produire la série des "Mystère".

  C'est un "
Mystère II" qui sera le premier appareil français à passer officiellement le mur du son en 1952.

Le Dassault MD.450 "Ouragan" fut le premier chasseur français à réaction construit en série. Robuste et d'un pilotage agréable, il servit encore aux Israéliens pendant la guerre des Six Jours en 1967.

Marcel Dassault pose devant  un "Mystère", production française standard des années 1950.

L'ère Dassault

Nord-Aviation "Griffon" 1957. Propulsé par un combiné turbo-stato, il a été abandonné faute de crédits pour étudier des revêtements spécifiques rendus nécessaires pour les hautes vitesses qu'il pouvait atteindre.

En 1957, Jacques Chaban-Delmas, alors ministre de la Défense, marqua un coup d'arrêt à la profusion de projets divers élaborés par les différentes sociétés nationales. L'heure était aux réductions budgétaires et nombre d'études passèrent à la trappe.


Cette décision marqua un coup d'arrêt aux recherches novatrices mais coûteuses et conforta la position de la société Dassault. Les efforts se portèrent sur les célèbres
"Mirage" III et IV qui furent le signe du retour de l'industrie aéronautique française sur la scène internationale.

Un "Vautour" de la Sncaso. Ce bombardier biréacteur né en 1957 était l'héritage des travaux de Servanty.

Le chasseur "Mirage III" fait figure de nain aux côtés du bombardier stratégique "Mirage IV" de la force de frappe, né en 1957.

Des informations sur l'histoire de la réaction en France au Musée de l'Air et de l'Espace.