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J'ai eu
la chance d'approcher cette grande dame de l'aviation qu'était
Jacqueline Auriol, héroïne des années 50-60, lors d'un rassemblement
de pilotes sur la base aérienne de Salon de Provence où elle était
venue inaugurer, en compagnie de nombreux autres grands noms des
ailes françaises, la première Journée de l'Aéronautique, en 1985.
En échangeant quelques propos avec elle, j'ai pu prendre la mesure
de sa grande amabilité et de sa modestie légendaire, qualités
conservées malgré un palmarès impressionnant de records de vitesse
réalisés à une époque où les femmes pilotes étaient encore rares.
Celle qui deviendra la belle-fille du Président de la République
Vincent Auriol, Jacqueline Douet, vit le jour le 5 novembre 1917
à Challans, petite bourgade située au cœur du bocage vendéen.
Elle eut une enfance heureuse entourée de ses parents et de son
frère André, de trois ans son aîné. Rien alors à ce moment là
ne la prédisposait à une carrière dans l'aviation. Elle n'y songeait
même pas, et c'est bien plus tard que le déclic se fit. Avant
cela elle fut pensionnaire dans des couvents, à Nantes et à Paris.
Elle était à l'époque surtout intéressée par les Beaux Arts.
Elle suivait avec plaisir les cours de l'École du Louvre, rêvant
d'être décoratrice. Jusque là, pas l'ombre d'une aile en vue.
Elle se maria très tôt, à vingt ans, malgré les réticences des
familles respectives. Son mari, Paul Auriol fut appelé au front
en 1940 et elle se retrouva seule de longs mois. Son beau-père
Vincent Auriol était à l'époque maire de Muret, petite localité
des environs de Toulouse. Il ne fut élu Président de la République
que le 16 janvier 1947, trois ans après la Libération de la France.
Elle fut, dès ce moment là, de toutes les réceptions et les mondanités
que sa parenté lui imposait. Elle côtoya de près des gens illustres
et importants : écrivains, savants, hommes politiques, chansonniers
et artistes divers lui furent présentés. Pourtant, pas d'aviateurs
dans cette pléiade de personnalités de tout bords. Alors, comment
est-elle devenue aviatrice ?
Aviatrice. Dans ces années-là, le mot fleurait bon l'utopie. Bien
sûr on connaissait des "femmes volantes" déjà célèbres
comme Madame Marthe Richard, une des premières femmes brevetées
pilotes en 1913 (Les maisons closes rapportaient…) ou comme la
pétulante Adrienne Bolland qui avait franchi la Cordillère des
Andes sur un Caudron G3 en 1921. Plus près de nous, il eut aussi
Mesdames Maryse Hilsz et Bastié, détentrices de divers records
de distance et d'altitude dans les années trente, ainsi que la
légendaire Hélène Boucher qui devait périr à bord de son Caudron.
Il convient également de ne pas oublier non plus l'autre Jacqueline,
Madame Cochran qui fut la concurrente directe de Jacqueline Auriol
dans les années 60. Je ne puis citer ici toutes les aviatrices
répertoriées à cette époque, car ce n'est pas mon propos. Pour
en revenir à notre égérie, son virus de l'aviation lui vint après
une visite avec Paul, son mari, sur le petit terrain de Saint-Cyr
l'École où il tint à lui faire donner par un instructeur compétent
son baptême de l'air, ainsi que sa première leçon de pilotage
par la même occasion. Son vol initiatique eut lieu sur un Stampe,
biplan école bien connu. Son premier contact avec l'aviation ne
fut pas des plus enthousiastes : pas de quoi révéler une vocation
"coup de foudre". D'abord elle dut avaler l'indigeste
cours théorique sur les "plus lourds que l'air" avec
les incontournables bases primaires d'aérodynamique appliquée.
Si les mots "intrados", "décrochage", ou "portance"
n'avaient aucun secret pour Paul, elle restait hermétique à ce
jargon rébarbatif. ( Pas stimulant du tout avant de s'envoyer
en l'air, non ?). Et pourtant… Combien d'histoires d'amour
ont-elles commencé par une gifle ?
Après le "briefing" obligatoire, le moniteur pilote
Jacques André (un ancien du Normandie - Niemen) l'aida à se harnacher
avec la fameuse combinaison de vol kaki, le casque et le parachute
sur lequel elle allait être assise durant tout le vol. L'ensemble
lui donnait peu de liberté de mouvements dans l'étroit habitacle
situé derrière celui du pilote. Sanglée de tous côtés, elle dut
se résigner à une certaine passivité bien qu'André lui eût sommairement
expliqué l'utilité des cadrans qui s'étalaient devant elle. Les
pieds posés sur les pédales du palonnier, et la prise en main
légère du manche à balai l'aidèrent à se mettre un peu plus dans
l'ambiance du moment. Contact. Jacques André régla son rétroviseur
de manière à surveiller les réactions de son élève et le Stampe
commença à rouler en cahotant sur la piste en herbe du terrain.
Face au vent, moteur à plein régime pendant le point fixe, l'avion
vibrait de tous ses haubans. Dans l'interphone elle entendit Jacques
lui dire "On y va, êtes-vous prête ?". Les freins
lâchés, le petit avion se mit à rouler de plus en plus vite et
soudain, plus de cahots ni de vibrations : ça volait !
Elle découvrit alors d'en haut le paysage si différent, et les
maisons du village devenues si petites. Ce n'était pas si désagréable
que cela et elle n'avait pas peur. À quelques centaines de mètres
d'altitude, le moniteur lui passa la main. Elle bougea doucement
le manche à gauche, et l'avion, docile, vira gentiment. Le vol
dura environ vingt minutes et l'atterrissage s'effectua en douceur.
L'avion arrêté, Paul s'enquit tout de suite de la réaction de
Jacqueline : "Alors, ce vol ?". Elle
se rappela lui avoir dit simplement : "Cela ne manque
pas d'intérêt". Peut-être que si Paul ne l'avait pas incitée
à continuer, elle en serait restée à cette expérience et ne serait
pas devenue l'aviatrice que l'on connaît. Mais la pugnacité de
ce dernier fit qu'un jour elle fit corps avec le petit Stampe,
et que son pilotage devint un plaisir renouvelé à chaque envolée.
Après une dizaine d'heures de double commande, Jacques l'estima
prête pour son premier "lâché". Après avoir mis à l'avant
des sacs de sable correspondant au poids du pilote afin d'équilibrer
l'avion, Jacqueline fut livrée à elle-même pour son premier solo.
Elle effectua correctement trois décollages et trois atterrissages
qui ravivèrent sa confiance en elle. Le sort en était jeté. Elle
continua ses entraînements sur le petit aérodrome de St-Cyr et
obtint son brevet de pilote 1er degré le 10 mars 1948,
sous le numéro 18754. Une grande date dans sa vie d'aviatrice.
Elle volait maintenant sur d'autres Stampe appartenant au GLAM
(Groupe de Liaisons Aériennes Interministérielles), sur le terrain
de Villacoublay. Elle alternait aussi avec des Nord 1000,
monomoteurs de liaisons et appréciait beaucoup cela. Le
26 avril 1948, elle passa le brevet du 2e degré en
souhaitant de tout cœur continuer à voler car l'aviation devint
sa drogue.
Pour satisfaire sa passion en toute liberté, il lui fallait un
avion. Or elle n'en possédait pas. Les appareils du GLAM appartenaient
à l'État et elle ne pouvait en disposer à sa guise. Elle se mit
en tête d'obtenir le brevet de pilote militaire, mais pour cela
il était impératif d'apprendre la voltige. Le lieutenant-colonel
Cressaty, patron du GLAM, la mit en contact avec un homme qui
allait devenir son mentor et un ami fidèle durant toute sa carrière.
Il s'agit du célèbre Raymond Guillaume, pilote instructeur de
la fameuse patrouille d'Étampes, ancêtre de notre patrouille de
France actuelle. Cet homme exceptionnel savait d'instinct juger
les hommes et les pilotes qu'ils étaient. Son rapport après un
vol était draconien, mais juste. Il savait si le pilote était
bon, ou s'il devait rester définitivement sur le plancher des
vaches. Son expérience des humains et du vol lui permettaient
une impartialité reconnue par ses supérieurs, mais surtout par
le tout le personnel navigant qui gravitait autour de lui. Fonceur,
Guillaume n'hésitait pas à se battre en haut-lieu pour faire valoir
une cause qu'il jugeait défendable. Son "courage moral"
était parfois contraire aux règlements en vigueur, mais
il n'en avait que faire, et tenait bon.
Célébrité de l'Élysée, Jacqueline fut enfin présentée à Guillaume
par Cressaty, à qui elle demanda de la former à la voltige. D'abord
dubitatif devant la belle-fille du Président la République, il
s'interrogea pour savoir si c'était bien sérieux, et si cette
femme charmante serait capable de subir les "G" provoqués
par cette dure discipline. Novice en la matière, Jacqueline l'était.
Ses deux brevets de tourisme et sa centaine d'heures de vol ne
pesaient pas lourd dans la balance. Guillaume la prévint gentiment
que "ça n'allait pas être du gâteau" et qu'il faudrait
tenir le choc d'un entraînement long, régulier et parfois démotivant.
Jacqueline accepta et s'embarqua pour un premier vol d'information
à bord d'un petit Morane 341, monoplan à aile haute d'acrobatie,
utilisé pour la formation à la voltige. Afin de "tester"
son élève, Guillaume dépassa largement les dix minutes requises
pour ce type d'initiation et vola durant une heure dans toutes
les positions, y compris le vol sur le dos. Du coin de l'œil,
il surveillait les réactions de Jacqueline qui souriait dans son
rétro et qui avait l'air ravie de cette expérience. Il lui demanda
plusieurs fois si ça allait et elle répondait toujours par "c'est
merveilleux". Les loopings et autres tonneaux ne l'affectaient
pas outre mesure, sinon par un émerveillement total causé par
leurs sensations. Guillaume dut se rendre à l'évidence que Jacqueline
ne faisait pas un caprice de petite fille riche et qu'elle était
vraiment mordue pour l'aviation. La résistance de cet élève féminin
força son admiration car il avait connu bien des hommes qui ne
toléraient pas les pressions subies par les acrobaties aériennes.
Il continua donc de former son élève sans complaisance jusqu'au
jour où il jugea bon de la laisser "voltiger" seule.
Ce fut à l'issue d'une leçon ordinaire qu'il descendit de l'avion
arrêté devant son hangar, en demandant à Jacqueline de répéter
les figures qu'il venait d'effectuer. Surprise, mais un peu angoissée,
- il ne fallait surtout pas perdre la face devant Guillaume -
elle s'exécuta malgré son trac tenace et dès la première figure,
sa peur disparut. Elle enchaîna mécaniquement toutes les positions
mémorisées et en oublia presque les spectateurs restés sur le
terrain. Elle était libre comme un oiseau et revint se poser à
contrecœur. A son arrivée, le verdict de Guillaume tomba. Il ne
lui dit que deux mots : "C'était bien". Rien de plus.
Mais pour Jacqueline, c'était le plus bel encouragement qu'elle
eût reçu. De la bouche de son instructeur, cela représentait beaucoup
et la remplissait d'admiration pour cet homme pointilleux, mais
combien lucide et droit. De fil en aiguille, elle se fit connaître
un peu plus en participant à quelques meetings aériens autour
de Paris et en province. En cette année 1949, elle était la seule
femme à faire des acrobaties aériennes, et le public, curieux,
venait assister à ses évolutions dignes des plus grands représentants
masculins de la profession. Cependant, un drame devait survenir
par un dimanche de juillet, juste au moment où sa passion commençait
à la rendre célèbre dans sa spécialité.
Le 11 juillet 1949, elle prit place à bord d'un prototype d'avion
amphibie qu'elle devait essayer pour le compte de la SCAN (Société
de Constructions Aéro-Navales du Port-Neuf à La Rochelle ), afin
de diversifier ses activités et de permettre à des constructeurs
civils d'obtenir un impact publicitaire non négligeable pour leur
appareil. Ils pourraient alors affirmer que leur avion est facile
à piloter - puisque une femme le faisait - et de surcroît,
la belle-fille du Président de la République !
A bord du SCAN 30, elle se trouvait en place co-pilote, avec le
pilote de la société, Mingam, et le représentant de la direction,
Guédon. Le fidèle Guillaume était aussi du voyage. Voulant probablement
impressionner ses passagers, Mingam descendit très près de l'eau
sur la base de Meulan, et ce devait arriver arriva. La coque de
l'appareil toucha l'eau brutalement et l'amphibie bascula, happé
par l'eau, puis se retourna en ne laissant pas le temps au pilote
de réagir.
Heureusement, sur la berge se trouvaient quelques journalistes
mandés par la SCAN qui se trouvaient là pour relater l'événement.
Une rédactrice de l'équipe prévint immédiatement la vedette de
la Marine Nationale qui stationnait à proximité. Bien lui en prit,
car en plus des graves blessures causées par l'accident, l'équipage
aurait pu périr noyé. Le bilan fut des plus mauvais. Jacqueline
fut la plus touchée. En dehors des lésions internes qu'elle subit,
c'est son visage qui supporta de sévères séquelles avec le nez
arraché, la mâchoire fracturée et la face écrasée. Elle était
défigurée à vie. Il lui fallut beaucoup de courage pour accepter
cette adversité et vouloir continuer. Elle fut prise en
charge par le meilleur chirurgien esthétique du moment, le Docteur
Converse, qui lui assura pouvoir lui redonner visage humain, à
condition qu'elle lui fasse entièrement confiance. Avait-elle
le choix ?
Pour cela, elle dut se rendre aux États-Unis pour y subir seize
opérations aussi délicates que douloureuses, échelonnées sur deux
interminables années. Ce fut un long calvaire pour Jacqueline,
mais cela en valut la peine. Physiquement guérie et nantie d'un
nouveau visage, elle retrouva sa famille qui l'attendait avec
impatience et joie, et décida alors de suivre sa destinée sans
découragement d'aucune sorte. "Vivre et voler" allait
devenir son objectif principal : elle s'y attela.
©Aérostories,2002
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