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Comme mille soleils.

par  Philippe Ballarini

Après la prise d'Okinawa par les américains en juin 1945, les dirigeants japonais savaient qu'ils perdraient la guerre. Leur marine de guerre était anéantie, l'aviation réduite à l'extrême et ne disposant plus de carburant depuis les bombardements intensifs. Le ravitaillement était rendu impossible en raison des champs de mines. Leur ultime ressource résidait dans les attaques suicides menées, entre autres, par les "kamikaze". On pouvait estimer qu'en raison de l'esprit des militaires nippons, l'Empire du Soleil Levant pouvait tenir encore deux ans s'il sacrifiait les 800 000 hommes qui lui restaient  dans les archipels de l'Asie du Sud-Est et les 3 000 000 de combattants stationnés en métropole, en Chine, en Mandchourie et en Corée.

Les estimations les plus prudentes avançaient le chiffre de 250 000 à 500 000  hommes perdus par les alliés pour la victoire sur le Japon. Pour cette raison, à Yalta, les Américains avaient obtenu de Staline la promesse d'une aide soviétique.

Le 17 juillet 1945, au Cecilien Hof de Potsdam, c'était la méfiance qui régnait entre Américains et Soviétiques. Pendant la conférence,
Truman reçut des mains de son secrétaire d'État à la guerre un feuillet dactylographié: "babies satisfactorely born". Les bébés étaient bien nés. En clair, la première bombe atomique venait d'exploser la veille dans le désert du Nouveau Mexique. De Potsdam, les alliés lancèrent un ultimatum au Japon, le menaçant d'une "destruction complète et absolue par une arme d'une puissance inimaginable".

Peu de temps auparavant, 12250 "boys" avaient laissé la vie à Okinawa. L'opiniâtreté des Japonais fit naître de sérieuses appréhensions quant au prix à payer pour l'invasion du Japon.

La décision de lancer la "Bombe" sur le Japon fut vite prise, et les réticences d'hommes comme Eisenhower n'y firent rien. Certains suggérèrent que l'on fasse une démonstration devant les Japonais mais on leur rétorqua que, prévenus, les japonais feraient sans doute transférer leurs prisonniers sur des cibles possibles.

Des
B-29 "Superfortress" furent modifiés pour recevoir l'arme atomique. Le 17 décembre 1944, le 509th  Composite Group de la 20th Air Force commença à s'entraîner dans l'Utah à des bombardements d'un type particulier: il s'agissait de larguer une unique charge depuis une altitude très élevée. En fait, seul son chef, le colonel Tibbets, connaissait la teneur de leur mission. Les équipages s'entraînèrent ensuite à des largages de "citrouilles", en fait des conteneurs sans charge nucléaire. Le 18 mai 1945, le 509th arrivait à Tinian, dans les îles Mariannes et commença en juillet le largage de "citrouilles" bourrées d'explosifs sur des objectifs japonais en attendant que, dans le plus grand secret, "Fat Man" et "Little Boy", les deux bombes atomiques d'un type différent, fussent convoyées et assemblées. Pendant ce temps, les "prouesses" des "lanceurs de citrouilles" faisaient l'hilarité des autres unités: jusqu'à six B-29 pour larguer une seule "citrouille-blockbuster" frisait apparemment le ridicule. Pour Tibbets, en revanche, la chose était entendue : si "Trinity" avait explosé, une au moins de ses bombes en ferait autant.

Le 26 juillet, Tibbets avait reçu l'ordre d'utiliser une de ses "armes spéciales" dès que la météo le permettrait, sur l'une de ces quatre cibles: Hiroshima, Kokura, Niigata ou Nagasaki. La cible devait être clairement visible et le bombardement s'effectuerait à une altitude proche de 30 000 pieds (environ 9100 m).

Le 6 août 1945, à 1h 37, trois B-29 décollaient de Tinian pour une reconnaissance météo au-dessus d'Hiroshima, Nagasaki et Kokura. Les équipages de ces appareils avaient également pour mission d'observer les effets de la bombe. À 2h45, c'était au tour du colonel Tibbets de lâcher les freins de sa "Superfortress", l'Enola Gay. Son appareil modifié (qui ne comportait pas de tourelle de mitrailleuse, hormis à la queue) emportait "Little Boy". Au passage au-dessus d'Iwo Jima conquise après de rudes combats en février, le capitaine Parsons se glissa dans la soute pour amorcer la bombe. L'Enola Gay se mit alors à grimper pour atteindre son altitude de bombardement.


Le 6 août 1945 commençait pour les 250 000 habitants d'Hiroshima  une journée banale. Le temps était très clair sur cette ville réputée pour ses saules d'une beauté exceptionnelle. La ville avait été épargnée par les raids américains et c'était à peine si une douzaine de bombes étaient tombées sur la ville en trois ans. Les habitants s'étaient accoutumés à voir leur cité survolée par les B-29 qui allaient bombarder d'autres villes du Japon. À 7h09, les sirènes retentirent: un avion isolé avait été repéré. Il s'agissait du B-29 "Straight Flush" qui venait faire des observations météorologiques.  Au même moment, deux autres appareils survolaient Kokura et Nagasaki pour une mission de reconnaissance identique. Compte tenu des observations, l'Enola Gay se dirigea vers Hiroshima. À 7h30, les habitants d'Hiroshima pouvaient entendre le signal de fin d'alerte. Peu après 8 heures, des servants de DCA repérèrent l'arrivée d'appareils américains, mais l'alerte ne fut pas réitérée, car les japonais pensèrent que ces appareils n'effectuaient qu'une mission de reconnaissance.

Pendant ce temps, dans l'Enola Gay, le colonel Tibbets cédait sa place au commandant Ferebee, le bombardier de l'équipage. À 8h 14, "Little Boy" était larguée et l'Enola Gay fit un rapide virage sur l'aile pour éviter le souffle de l'explosion. Cinquante-trois secondes plus tard, la bombe atomique explosait à 580 m au-dessus d'Hiroshima.

Dans les appareils qui survolaient Hiroshima et s'en éloignaient, les mitrailleurs de queue furent éberlués par le spectacle qui s'offrit à leurs yeux. Tibbets fit demi-tour. Il vit monter au-dessus d'Hiroshima un énorme nuage qu'il décrira comme un énorme baril de goudron en ébullition qui s'élevait en altitude.

Au sol, 78000 personnes avaient été tuées sur le coup. Il y eut 51000 blessés qui, pour un bon nombre, ne survivront pas. Une seule bombe avait rayé une ville de la carte.

Ainsi, Truman n'avait pas "bluffé" en prévenant le gouvernement japonais que le Japon subirait les effets "d'une arme d'une puissance inimaginable". La nouvelle de la destruction d'Hiroshima parvint à Tokyo le lendemain du cataclysme, laissant le gouvernement japonais pantois et sceptique.  Le  8 août, l'URSS entrait à son tour en guerre contre le Japon, conformément aux accords de Yalta. Les soviétiques pénétraient en Mandchourie, attaquant l'état fantoche du Mandchoukouo, en fait entièrement gouverné par les japonais.

Le lendemain 9 août 1945, "Fat Man" allait répandre à son tour le feu nucléaire sur Nagasaki. Le B-29 "Bockscar" se dirigea vers Kokura qui, une fois de plus, était sous les nuages. Conformément à la consigne "no see, no bomb"
("pas de visibilité, pas de bombe"), Bockscar se dirigea alors vers Nagasaki où la couverture nuageuse se déchira, le temps pour la "Superfortress" de larguer "Fat Man". Le scénario d'Hiroshima se reproduisait, en à peine moins meurtrier. En effet, la topographie de Nagasaki en faisait un site plus ouvert alors que les collines ceignant Hiroshima avaient amplifié les effets dévastateurs de l'explosion.

Une seconde importante ville du Japon venait d'être rasée en quelques secondes par le feu nucléaire.

© Aérostories, 1999

[ suite ]

Plus les Américains se rapprochaient du Japon, plus les combats se faisaient acharnés, les Japonais se faisant tuer pratiquement jusqu'au dernier plutôt que de se rendre.
Iwo Jima, 23 février 1945.
US National Archives

Les trois "grands" à la conférence de Potsdam. Le climat est résolument tendu. De gauche à droite, Atlee (qui vient de remplacer Churchill battu aux élections), Truman (nouveau président des USA depuis le décès de Roosevelt) et Staline.
DITE/USIS                                Clic

Tibbets adresse un signe avant de décoller pour Hiroshima. 
Keystone        Clic

L'Enola Gay sur une base américaine après sa mission. À noter: l'absence de tourelle sur le fuselage. Cet appareil, pour des raisons de discrétion, avait porté sur la dérive une marque qui n'était pas celle de son unité. 
USAF Archives Museum

Le champignon atomique s'élève au-dessus d'Hiroshima.
US National Archives

Hiroshima après la bombe: un paysage de désolation où subsistent de façon incongrue quelques édifices, dont le cinéma.
US National Archives

Le 10 août 1945, le photographe Yosuke Yamahata se rendait à Nagasaki, au lendemain de l'explosion. Ce sont ses photos qui sont présentées dans ce site où vous pourrez retrouver certains documents présents dans cette page. L'accès à ces pages d'une élégante sobriété est vivement déconseillé aux jeunes enfants ainsi qu'aux personnes sensibles.

Franklin Bishop Corley s'était rendu à Hiroshima après le cataclysme et y a pris quelques photos. Son fils Jim Corley les présente dans un site familial.