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Le Japon sous les bombes.

par  Philippe Ballarini

Après la conquête des Mariannes, au vu du demi échec des raids menés depuis la Chine contre le Japon, des rivalités interarmes apparurent quant à la meilleure utilisation possibles des flottes de B-29 "Superfortress". On les assigna à des tâches diverses, dont le mouillage de mines. Pourtant, l'objectif principal demeurait: bombarder le Japon et effacer "l'infamie" de Pearl Harbor.


Au cours de la première attaque lancée depuis les Iles Mariannes, les équipages se heurtèrent à une nouvelle difficulté insoupçonnée. À très haute altitude, celle utilisée par les B-29, existent des courants aériens très puissants, les "jet stream". Dans le climat océanique qui règne au-dessus de l'Océan Pacifique, ce courant atmosphérique large de 1000 km et large de 7 km, peut souffler jusqu'à près de 500 km/h. Les B-29 pouvaient voir leur vitesse chuter de 160 km/h à l'aller et revenir à la base à 800 km/h! Ce "jet stream" posait un autre problème: les bombes étaient tellement déviées que le viseur de bombardement et le calculateur balistique ne pouvaient être efficaces. On se heurta donc à un choix: ou bien des bombardements de jour, plus sûrs et garants d'une meilleure visibilité, mais très imprécis, ou bien des bombardements de nuit, plus délicats et plus dangereux. C'est la seconde option qui fut retenue en mars 1945.

Parallèlement, les stratèges américains discutèrent sur le choix des objectifs situés au Japon et des types de bombes à emporter. Ils établirent que, compte tenu de la densité du tissu urbain nippon et du fait que bon nombre d'habitations étaient construites en bois, il serait plus efficace d'effectuer des raids incendiaires sur les villes que des bombardement de précision. À cet effet, deux "villes japonaises" furent construites, puis bombardées afin d'évaluer l'étendue des dégâts. Ce choix fut conforté par les résultats du raid lancé contre Han-Kou. Ce port chinois sur le Yang Tsé Kiang jouait un rôle majeur dans l'approvisionnement des troupes japonaises en Chine. Le 18 décembre 1944, cinq cent tonnes de bombes incendiaires furent larguées de nuit, à basse altitude, sur le port. L'étendue des dégâts conforta les stratèges dans leurs vues et donna une idée de ce qui allait advenir aux villes japonaises. De plus , on ajouterait, comme ce sera le cas lors du bombardement de Dresde, en Allemagne, des bombes explosives destinées à augmenter l'efficacité des bombes incendiaires par un effet de souffle. 

Le 9 mars 1945, les équipages de B-29, au cours du "briefing" précédant leur départ en mission, se répandirent en acclamations lorsqu'on leur annonça leur objectif: Tokyo! Leur chargement: 7 tonnes de bombes incendiaires par appareil. La suite du "briefing" les rendit moins enthousiastes: ils n'emporteraient de munitions que pour le mitrailleur de queue et chaque appareil se rendrait seul sur son objectif.

Lorsqu'ils revinrent à leur base, les destructions de Tokyo s'étendaient sur plus de 40 km², soit l'équivalent d'un carré de 6,5 km de côté. Environ 84000 habitants avaient péri.  Dans la quinzaine qui suivit, des raids furent lancés contre d'autres grandes villes: Nagoya, Osaka et Kobé connurent à leur tour les effets dévastateurs des bombardements incendiaires.

L'industrie aéronautique américaine tournant à plein régime, quantité de nouveaux B-29 parvenaient aux bases de l'USAF dans le Pacifique. Cette nouvelle montée en puissance se traduisit par une intensification des bombardements. Aux raids incendiaires nocturnes vinrent s'ajouter des attaques de précision diurnes et des campagnes de minage: près de 1000 mines dans le détroit de Shimonoseki dans la nuit du 27 au 28 mars 1945. On vit même la création d'une unité spécialisée dans la destruction de l'industrie pétrolière nippone.

Sur l'archipel, la population très concentrée dans le villes endurait un véritable calvaire, dans un déluge de feu. Plus de huit millions de japonais désertèrent les villes, trouvant refuge à la campagne, ce qui désorganisa encore davantage une production gravement sinistrée.

Au début de l'offensive américaine contre leur archipel, les japonais pouvaient disposer d'un millier d'intercepteurs et leur système de détection était efficace. Pourtant, parmi les chasseurs en service, bien peu étaient en mesure d'aller intercepter les "Superfortress" à l'altitude à laquelle elles évoluaient. D'autre part, les forces de défense souffraient d'un grave manque de coopération. Le manque croissant de matériel défensif, essentiellement dû à la destruction de la marine marchande par les sous-marins américains et à celle de l'industrie par les bombardements affaiblissait très vite les défenses japonaises. De plus, le minage des voies navigables et les attaques répétées contre l'industrie pétrolière clouèrent bientôt les intercepteurs au sol.

Pris dans une gigantesque tourmente de feu, le Japon n'envisageait pas la reddition, usant de ses "kamikaze", essayant de mettre au point d'ultimes parades, comme ces dérisoires ballons
: les japonais lâchèrent 9000 bombes accrochées chacune à un ballon qui, porté par les vents dominants, devaient exploser aux États-Unis. Environ 300 parvinrent à destination: six morts dans l'Oregon et quelques incendies.

L'embrasement du Japon ne suffirait pas à l'amener à la reddition sans condition exigée par la conférence de Potsdam. Pour cette raison, un nuage plus sinistre encore que celui des incendies de ses villes se profilait à l'horizon.

© Aérostories, 1999

[ suite ]

L'équipage de ce B-29 réalise un de ses rêves: survoler Tokyo et le Fuji-Yama
USAF Museum Archives

Dans la soute d'une "Superfortress", les armuriers procèdent à l'amorçage des bombes incendiaires qui seront déversées sur les villes japonaises.
U.S.National Archives

Dans le champ de ruines qu'est devenu Tokyo, une famille prend son repas sur les lieux où se dressait sa maison.
U.S.National Archives    Clic

Tokyo: en faisant la chaîne, des femmes participent à un exercice de lutte contre les incendies. Les moyens déployés par la défense civile seront bien dérisoires au regard de la puissance dévastatrice des raids incendiaires américains.
U.S.National Archives

Un habitant de Yokohama devant les restes de ce qui fut sa maison en bois. Les immeubles en béton de l'arrière-plan ont mieux résisté.
U.S.National Archives