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V-1
sur Londres
Le 13 juin 1944, les
sirènes de Londres, qui s'étaient tues depuis 1941, se remirent
à émettre leur son de mauvais augure. Les Londoniens purent entendre
un son bizarre venu des airs, une sorte de chuintement, suivi
d'un silence, puis d'une explosion. La première V-1 venait
de tomber sur Londres, faisant six morts et causant des dommages
importants au quartier de Bethnal Green.
V-1 était l'abréviation de "Vergeltungswaffe" n°1,
c'est à dire "arme de représailles" n°1, ce qui
laissait entendre que d'autres projets étaient en cours. Le
Fi-103, nom officiel de la V-1, était constitué d'un fuselage
aérodynamique, muni de deux petites ailes et propulsé par un pulsoréacteur
placé dur son dos. C'est son type de propulsion qui était
la source de son bruit particulier, sorte de bourdonnement qui
valut à l'engin le nom de "buzz-bomb" ("la
bombe bourdonnante"). Quant aux terme de "représailles",
il pouvait être entendu comme une allusion aux meurtriers raids
de bombardement alliés. Si pour le public, l'arrivée de ce
qui fut le premier missile de croisière était une surprise, ce
n'était pas le cas pour les services de renseignements britanniques.
Peenemünde
La base de Peenemünde,
installée sur Usedom, une péninsule du littoral de Poméranie,
avait vu se développer le projet de ces bombes volantes. Au début
de l'été 1942, des appareils anglais de reconnaissance ramenèrent
des photographies aériennes de la zone concernée, sur lesquelles
on pouvait deviner d'étranges constructions. Les analystes
de l'étude des documents aériens mirent presque un an pour
comprendre que les bâtis tubulaires qui apparaissaient sur les
documents étaient des rampes de lancement destinées à recevoir
une nouvelle arme. Cette découverte fut confirmée par les rapports
des services de renseignement du réseau "Alliance" et
par de nouvelles photos aériennes montrant une V-1 sur sa rampe.
Devant la menace, la Royal Air force déclencha une vaste opération
de bombardement, en envoyant dans la nuit du 17 au 18 août 1943
pas moins de 590 bombardiers sur Peenemünde. Le lendemain, 413
B-17 "Flying Fortress" de l'USAAF déversaient à
leur tour leurs chapelets de bombes sur la base de production
de missiles.
Le KZ Mittelbau-Dora
Les nazis prirent la
mesure de la destruction quasi totale de ces installations en
décidant de construire de nouvelles unités de production à l'abri
des raids alliés. L'un des sites les plus connus fut "Mittelbau"
("construction centrale"),
situé dans le massif montagneux du Harz. L'usine souterraine
nécessitait le percement de galeries.
Mittelbau était l'un des éléments les plus imposants de l'industrie
de guerre nazie. Pour venir à bout de l'immense chantier que
représentait le percement de ces galeries à flanc de montagne,
le Reich allait disposer de son "bétail humain", en
l'occurrence les détenus de ses sinistres camps de concentration.
En août 1943, peu de temps après le raid allié sur Peenemünde,
des détenus du camp de concentration de Buchenwald furent dépêchés
sur les lieux afin d'entamer les travaux.
C'est ainsi que naquit le KZ (Konzentrationslager
= camp de concentration)
de Dora-Mittelbau, annexe de Buchenwald.
Sous alimentés, maltraités,
les détenus devaient travailler à un rythme épouvantable, et cela
pour produire de l'armement au régime qui les avait asservis.
Il n'y eut pour les déportés de Dora ni installation sanitaire
ni baraquement jusqu'au début de 1944. Enfermés dans les galeries
creusées sous la colline Kohnstein, ils se voyaient soumis à un
régime de travail forcé de 12 à 14 heures par jour.
Pourtant, malgré la souffrance et les risques encourus, nombreux
furent ceux qui sabotèrent la production de l'industrie de
guerre nazie, payant de leur vie. Ces sabotages étaient un réel
fléau pour les nazis qui devaient prélever une V2 sur trente à
des fins de contrôle. Au printemps 1944, il mourait chaque jour
jusqu'à une centaine de ces malheureux. De la centaine de
déportés du début, on était passé à plus de 3000 à la fin septembre
1943. Dora utilisera jusqu'à 28 000 personnes en juillet 1944
pour le chantier gigantesque des environs de Nordhausen. Ce camp
aura servi, outre à construire une usine souterraine, à exterminer
par le travail plusieurs dizaines de milliers de déportés, selon
une doctrine répandue dans le IIIème Reich. On estime
communément à 60 000 le nombre de déportés ayant été "utilisés"
à Dora.
En décembre 1943, les premières armes "V" sortaient
du tunnel de Dora. Elles n'allaient pas tarder à être lancés
sur Londres, des centaines de sites de lancement ayant été construits.
Dans le contexte de guerre totale qui animait le Reich, Dora-Mittelbau
ne suffisait pas à la production de missiles. D'autres usines
souterraines conçues sur le même schéma furent mises en service.
L'une d'entre elles, particulièrement méconnue, avait
la particularité de se trouver en France.
L'Aussenkommando
Erz
Dès 1940, le S.S. Standartenführer
Blumberg avait prospecté en Alsace annexée un site qui deviendrait
le KZ Natzweiler-Struthof. Or, si le Struthof se trouvait en Alsace,
et donc dans une région considérée comme faisant partie intégrante
du Reich, il n'en fut pas de même pour l'annexe qui fut
établie en territoire français, sur le territoire de la commune
de Thil (Meurthe-et-Moselle). En 1942, le général Milch avait
fait une reconnaissance dans le bassin minier de Longwy-Villerupt
et en 1943, la mine de Tiercelet (à Thil) fut retenue comme site
propice à l'installation d'une usine souterraine. Ce site
fut retenu parmi un grand nombre de galeries de mines de fer en
raison de la proximité du réseau ferroviaire de le Deutsche Reichsbahn
(Audun-le-Tiche, ville toute proche, était en Moselle, donc en
territoire annexé au Reich pendant l'occupation). Par ailleurs,
cette mine était moins humide que ses voisines et le minerai moins
sujet à des éboulements.
En mai 1944 arriva à Thil un premier contingent de déportés. Le
projet nécessitait 200 000 m² de surface bétonnée. Dès que les
"Häftlinge" ("détenus")
eurent établi les baraquements et réalisé les premiers 60
000 m² de surface utilisable, c'est à dire au début août 1944,
ils furent utilisés à la production de matériel d'armement,
essentiellement des Fi-103 (V-1), mais aussi des cellules d'avions
comme le Focke-Wulf Ta 154. Erz -Thil n'eut jamais l'ampleur
de Dora - Mittelbau pour diverses raisons. En particulier, l'avance
des troupes alliées ne permit pas aux nazis de venir à terme de
leur projet, qui d'ailleurs ne comptait pas que Thil comme
usine souterraine. En revanche, la similitude des procédés fut
identique en tous points. L'usine souterraine Erz de Thil
devait recevoir à brève échéance 3 500 déportés du KZ Natzweiler
- Struthof (à ne pas confondre
avec le KZ de Stutthof en Pologne).
À partir du 6 août 1944, tout était prêt pour la production "fin
montage" de V-1. Aucun de ces appareils ne sortira opérationnel
de l'ancienne mine de fer: à cette date, l'armée américaine
était à Longuyon, ville toute proche. Le 19 août, trois
G.I. en reconnaissance découvraient le camp et son charnier, abattant
trois hommes. À peine l'usine commençait-elle à fonctionner
qu'elle dut être évacuée. Le 1er septembre, alors que l'armée
américaine n'était plus qu'à quelques kilomètres, entre
1200 et 1500 survivants furent entassés dans des wagons et entamaient
un long périple qui les mènerait de camp de travail en camp de
concentration. Il sera difficile d'établir le nombre de corps
qui auront été enfouis ou brûlés pendant le fonctionnement de
ce camp de travail. À Thil comme à Dora, la méthode d'extermination
n'était pas la chambre à gaz, mais le travail forcé jusqu'à
la mort.
Ce qui peut surprendre, c'est le fait que l'existence
de cet "Aussenkommando" (détachement extérieur) du KZ
Natzweiler-Struthof, le seul à notre connaissance établi en France,
soit à peine connue. Peut-être aussi surprenant, l'empressement
avec lequel ce camp a été démantelé dans les quelques jours qui
suivirent le départ de l'occupant... Il fallut l'acharnement
de certains pour que le four crématoire demeure et qu'un mémorial
soit établi sur les lieux.
Les armes "V" furent lancés sur Londres, mais aussi
sur Anvers, Liège et Bruxelles, faisant de nombreuses victimes.
Mais une question demeure: combien les armes "V" ont-elles
tué d'hommes et de femmes dans les sinistres usines destinées
à leur fabrication?
©
Aérostories, 1999
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