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Les missiles du IIIème Reich (5)

par Philippe Ballarini

Vergeltungswaffen,

de la Baltique à la Lorraine

V-1 sur Londres
Le 13 juin 1944, les sirènes de Londres, qui s'étaient tues depuis 1941, se remirent à émettre leur son de mauvais augure. Les Londoniens purent entendre un son bizarre venu des airs, une sorte de chuintement, suivi d'un silence, puis d'une explosion. La première V-1 venait de tomber sur Londres, faisant six morts et causant des dommages importants au quartier de Bethnal Green.
V-1 était l'abréviation de "Vergeltungswaffe" n°1, c'est à dire "arme de représailles" n°1, ce qui laissait entendre que d'autres projets étaient en cours. Le Fi-103, nom officiel de la V-1, était constitué d'un fuselage aérodynamique, muni de deux petites ailes et propulsé par un pulsoréacteur placé dur son dos. C'est son type de propulsion qui était la source de son bruit particulier, sorte de bourdonnement qui valut à l'engin le nom de "buzz-bomb" ("la bombe bourdonnante"). Quant aux terme de "représailles", il pouvait être entendu comme une allusion aux meurtriers raids de bombardement alliés. Si pour le public, l'arrivée de ce qui fut le premier missile de croisière était une surprise, ce n'était pas le cas pour les services de renseignements britanniques.

Peenemünde
La base de Peenemünde, installée sur Usedom, une péninsule du littoral de Poméranie, avait vu se développer le projet de ces bombes volantes. Au début de l'été 1942, des appareils anglais de reconnaissance ramenèrent des photographies aériennes de la zone concernée, sur lesquelles on pouvait deviner d'étranges constructions. Les analystes de l'étude des documents aériens mirent presque un an pour comprendre que les bâtis tubulaires qui apparaissaient sur les documents étaient des rampes de lancement destinées à recevoir une nouvelle arme. Cette découverte fut confirmée par les rapports des services de renseignement du réseau "Alliance" et par de nouvelles photos aériennes montrant une V-1 sur sa rampe.

Devant la menace, la Royal Air force déclencha une vaste opération de bombardement, en envoyant dans la nuit du 17 au 18 août 1943 pas moins de 590 bombardiers sur Peenemünde. Le lendemain, 413 B-17 "Flying Fortress" de l'USAAF déversaient à leur tour leurs chapelets de bombes sur la base de production de missiles.

Le KZ Mittelbau-Dora
Les nazis prirent la mesure de la destruction quasi totale de ces installations en décidant de construire de nouvelles unités de production à l'abri des raids alliés. L'un des sites les plus connus fut "Mittelbau" ("construction centrale"), situé dans le massif montagneux du Harz. L'usine souterraine nécessitait le percement de galeries.

Mittelbau était l'un des éléments les plus imposants de l'industrie de guerre nazie. Pour venir à bout de l'immense chantier que représentait le percement de ces galeries à flanc de montagne, le Reich allait disposer de son "bétail humain", en l'occurrence les détenus de ses sinistres camps de concentration. En août 1943, peu de temps après le raid allié sur Peenemünde, des détenus du camp de concentration de Buchenwald furent dépêchés sur les lieux afin d'entamer les travaux.

C'est ainsi que naquit le KZ
(Konzentrationslager = camp de concentration) de Dora-Mittelbau, annexe de Buchenwald.  Sous alimentés, maltraités, les détenus devaient travailler à un rythme épouvantable, et cela pour produire de l'armement au régime qui les avait asservis. Il n'y eut pour les déportés de Dora ni installation sanitaire ni baraquement jusqu'au début de 1944. Enfermés dans les galeries creusées sous la colline Kohnstein, ils se voyaient soumis à un régime de travail forcé de 12 à 14 heures par jour.
Pourtant, malgré la souffrance et les risques encourus, nombreux furent ceux qui sabotèrent la production de l'industrie de guerre nazie, payant de leur vie. Ces sabotages étaient un réel fléau pour les nazis qui devaient prélever une V2 sur trente à des fins de contrôle. Au printemps 1944, il mourait chaque jour jusqu'à une centaine de ces malheureux. De la centaine de déportés du début, on était passé à plus de 3000 à la fin septembre 1943. Dora utilisera jusqu'à 28 000 personnes en juillet 1944 pour le chantier gigantesque des environs de Nordhausen. Ce camp aura servi, outre à construire une usine souterraine, à exterminer par le travail plusieurs dizaines de milliers de déportés, selon une doctrine répandue dans le IIIème Reich. On estime communément à 60 000 le nombre de déportés ayant été "utilisés" à Dora.

En décembre 1943, les premières armes "V" sortaient du tunnel de Dora. Elles n'allaient pas tarder à être lancés sur Londres, des centaines de sites de lancement ayant été construits.

Dans le contexte de guerre totale qui animait le Reich, Dora-Mittelbau ne suffisait pas à la production de missiles. D'autres usines souterraines conçues sur le même schéma furent mises en service. L'une d'entre elles, particulièrement méconnue, avait la particularité de se trouver en France.


L'Aussenkommando Erz
Dès 1940, le S.S. Standartenführer Blumberg avait prospecté en Alsace annexée un site qui deviendrait le KZ Natzweiler-Struthof. Or, si le Struthof se trouvait en Alsace, et donc dans une région considérée comme faisant partie intégrante du Reich, il n'en fut pas de même pour l'annexe qui fut établie en territoire français, sur le territoire de la commune de Thil (Meurthe-et-Moselle). En 1942, le général Milch avait fait une reconnaissance dans le bassin minier de Longwy-Villerupt  et en 1943, la mine de Tiercelet (à Thil) fut retenue comme site propice à l'installation d'une usine souterraine. Ce site fut retenu parmi un grand nombre de galeries de mines de fer en raison de la proximité du réseau ferroviaire de le Deutsche Reichsbahn (Audun-le-Tiche, ville toute proche, était en Moselle, donc en territoire annexé au Reich pendant l'occupation). Par ailleurs, cette mine était moins humide que ses voisines et le minerai moins sujet à des éboulements.

En mai 1944 arriva à Thil un premier contingent de déportés. Le projet nécessitait 200 000 m² de surface bétonnée. Dès que les "Häftlinge"
("détenus") eurent  établi les baraquements et réalisé les premiers 60 000 m² de surface utilisable, c'est à dire au début août 1944, ils furent utilisés à la production de matériel d'armement, essentiellement des Fi-103 (V-1), mais aussi des cellules d'avions comme le Focke-Wulf Ta 154. Erz -Thil n'eut jamais l'ampleur de Dora - Mittelbau pour diverses raisons. En particulier, l'avance des troupes alliées ne permit pas aux nazis de venir à terme de leur projet, qui d'ailleurs ne comptait pas que Thil comme usine souterraine. En revanche, la similitude des procédés fut identique en tous points. L'usine souterraine Erz de Thil devait recevoir à brève échéance 3 500 déportés du KZ Natzweiler - Struthof (à ne pas confondre avec le KZ de Stutthof en Pologne).

À partir du 6 août 1944, tout était prêt pour la production "fin montage" de V-1. Aucun de ces appareils ne sortira opérationnel de l'ancienne mine de fer: à cette date, l'armée américaine était à Longuyon, ville  toute proche. Le 19 août, trois G.I. en reconnaissance découvraient le camp et son charnier, abattant trois hommes. À peine l'usine commençait-elle à fonctionner qu'elle dut être évacuée. Le 1er septembre, alors que l'armée américaine n'était plus qu'à quelques kilomètres, entre 1200 et 1500 survivants furent entassés dans des wagons et entamaient un long périple qui les mènerait de camp de travail en camp de concentration. Il sera difficile d'établir le nombre de corps qui auront été enfouis ou brûlés pendant le fonctionnement de ce camp de travail. À Thil comme à Dora, la méthode d'extermination n'était pas la chambre à gaz, mais le travail forcé jusqu'à la mort.

Ce qui peut surprendre, c'est le fait que l'existence de cet "Aussenkommando" (détachement extérieur) du KZ Natzweiler-Struthof, le seul à notre connaissance établi en France, soit à peine connue. Peut-être aussi surprenant, l'empressement avec lequel ce camp a été démantelé dans les quelques jours qui suivirent le départ de l'occupant... Il fallut l'acharnement de certains pour que le four crématoire demeure et qu'un mémorial soit établi sur les lieux.

Les armes "V" furent lancés sur Londres, mais aussi sur Anvers, Liège et Bruxelles, faisant de nombreuses victimes. Mais une question demeure: combien les armes "V" ont-elles tué d'hommes et de femmes dans les sinistres usines destinées à leur fabrication? 

© Aérostories, 1999

Au fur et à mesure de leur avancée, les alliés découvraient, outre des base de lancement de V1, nombre de ces bombes volantes généralement rendues inutilisables.   IWM   Clic

Des photographies aériennes comme celle-ci révélèrent aux britanniques l'existence de la base secrète de Peenemünde.      I.W.M.

Une carte des lieux évoqués
Clic

L'entrée du sinistre tunnel de Dora.
D.B.A.

Des "V1" sortent de fabrication dans l'usine souterraine de Dora-Mittelbau.  DITE/USIS

À l'intérieur de la mine de Thil, un soldat américain inspecte des machines-outils. De l'usine souterraine de Thil auraient dû sortir 200 "V1" par jour.  DITE/USIS

Le four crématoire de Thil tel qu'il fut photographié le 3 septembre 1944. Il provenait des abattoirs de Villerupt (Meurthe-et-Moselle) et est abrité maintenant dans un mémorial édifié par la population du village dans l'immédiat après-guerre.
Photo René Bigey (réseau "Alliance")