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Les missiles du IIIème Reich (3)

par Philippe Ballarini

La fusée A4

La V2 n'est pas, loin s'en faut, un projet qui prit la suite des V1. En fait, ce fut même un concurrent de la V1, projet du RLM (Reichsluftfahrtministerium : ministère de l'air), qui voyait d'un assez mauvais œil des projets aériens lui échapper.
Pour les chercheurs de la VfR (
Verein für Raumschiftfahrt), la création du centre de Peenemünde pouvait être considérée comme une aubaine. Sur l'île d'Usedom, ils allaient pouvoir donner la mesure de leurs capacités. Pendant que les Américains, absorbés par la mise au point de l'arme atomique et le développement des armes conventionnelles, négligeaient les travaux de Goddard sur les fusées, le IIIème Reich établissait un programme accéléré de recherche à Peenemünde, comparable à celui du Manhattan Project. On fut vite loin des petites fusées Mirak de la Raketenflugplatz de Berlin. D'engins pesant à peine 60 kg et mesurant au plus 1m, l'équipe de Von Braun s'attaqua à bien plus ambitieux: des machines de 14 tonnes!

La fusée A4, plus connue sous le nom de V2, était le fruit d'une dizaine d'années de recherches. Sa sœur aînée, la Aggregat 3 (A3) avait été un échec, explosant au sol à chaque essai. Pourtant, cette base de Peenemünde verra le 3 septembre 1942 un  prototype de la A4 élever ses 14 tonnes à 87 000 mètres d'altitude.

La A4 devint la V2
(Vergeltungswaffe 2). On passa très vite à une production en série de ces engins qui, nantis d'une ogive contenant 910 kg d'amatol (un explosif résistant aux hautes températures), avaient une portée de 300 km.

Le 8 septembre 1944, une formidable explosion retentissait en Angleterre, à Chiswick, suivie seize secondes plus tard d'une autre à Epping. Le gouvernement anglais tenta d'étouffer l'affaire en attribuant ces explosions à des fuites de gaz, mais la population comprit vite que l'Allemagne les frappait avec une nouvelle arme. La V2 posait un problème bien plus difficile à résoudre que la V1: impossible d'intercepter un projectile qui tombe du ciel à la verticale et à la vitesse du son!

En fait, les services secrets britanniques connaissaient la machine: en juin 1944, une A4 non armée était tombée sur le territoire suédois et des spécialistes britanniques s'étaient secrètement rendus sur place pour étudier les débris de l'engin.

La seule parade possible était de s'attaquer aux unités de production et aux rampes de lancement. En août 1943, un raid de bombardement allié avait détruit Peenemünde et les allemands avaient installé leurs unités de production dans des usines souterraines de sinistre réputation.

L'un des principaux problèmes posés par ces V2 est qu'au lieu des massives installations fixes de 48 m qu'utilisaient les V1, des installations mobiles bien plus discrètes leur suffisaient. Les repérer et les détruire était singulièrement difficile. Un autre danger planait, sur les américains cette fois: les allemands prévoyaient l'élaboration de systèmes destinés à atteindre les Etats-Unis. Des silos sous-marins auraient été amenés à proximité de la côte américaine par nouveaux U-Boote Type XXI. Ce projet avait commencé à être étudié par Wolfsburg-Volkswagen à la fin 1944.

L'une des conséquences de l'inquiétude suscitée par ces armes imparables fut que Churchill exerça de fortes pressions sur Eisenhower  pour attaquer la région d'Arnhem, d'où étaient lancées les V2. Cette opération, "Market Garden", tourna au désastre.

Sur les 6000 V2 lancées, 4000 furent tirées, essentiellement sur Londres et Anvers. Fait étonnant, la population anglaise paniquait moins que lors des attaques de V1, sans doute en raison d'un certain fatalisme: il n'y avait aucun moyen de détecter ou d'éviter ces missiles qui frappaient après une apogée à près de 10 000 m. Toutefois, la V2 souffrait d'une grande imprécision, sa marge d'erreur s'élevant à plus de 8 km.

Les derniers missiles V2 furent tirés pour essayer de faire sauter le célèbre pont de Remagen, pris par les alliés le 7 mars 1945. Lorsque les Alliés s'emparèrent de Mittelbau-Dora, l'usine souterraine de production d'armes "V" où trouvèrent la mort tant de déportés, la menace était enfin écartée et ces machines livrèrent leurs secrets.


Ce n'était pas pour autant la fin de la fusée A4. Elle allait connaître une nouvelle destinée aux États-Unis. En 1944, Werner von Braun fut arrêté car soupçonné d'avoir saboté le programme militaire au profit de l'astronautique. L'année suivante, il fut "récupéré" par les Américains dans le cadre de la vaste chasse aux cerveaux et aux technologies qui mettait en concurrence Washington et Moscou.
Les Américains mirent du même coup la main sur une centaine de A4. Les Soviétiques ne furent pas en reste: ils bénéficièrent de l'usine de Peenemünde, de celle de Mittelbau et du personnel de l'entreprise.


C'est avec la A4 que démarra le programme spatial américain. Environ 70 "V2" furent lancées depuis la base de White Sands (Nouveau - Mexique), non seulement pour étudier les prodigieuses capacités militaires de cet engin, mais aussi pour étudier les perspectives ce cet appareil dans le cadre des études spatiales. Les Américains utilisèrent massivement la technique de la A4, assistés par les techniciens allemands installés aux Etats-Unis dans le cadre de l'opération "Paper Clip", dont Werner von Braun lui-même. L'arrivée de la fusée A4 venait à point nommé pour résorber l'important retard des États-Unis dans ce domaine. Le véritable point de départ de l'astronautique américaine fut le lancement en 1949 dans la nouvelle base de Cap Canaveral, d'une fusée "Bumper". Pour la première fois, un objet de fabrication humaine faisait une incursion dans l'espace. Le "Bumper "était en fait une fusée-sonde américaine "WAC Corporal" montée en second étage d'une A4. L'épopée spatiale américaine pouvait commencer.


La même fusée qui avait causé la mort de milliers de personnes, tant dans les villes où elle s'abattit que dans les usines concentrationnaires où elle fut construite, servira de fondement à l'épopée spatiale américaine. Faut-il remercier Werner von Braun?

©
Aérostories, 1999

[suite]

La A4 sur son pas de tir aux essais. Elle était la descendante de la lignée des fusées "Aggregat". Elle aurait dû être suivie par la A9 et la A10. En fait, sa descendance, ce seront les fusées américaines.  DBA        Clic

Une A4 (V2) tirée depuis la base de White Sands, au Nouveau-Mexique. On le constate aisément, l'infrastructure au sol est d'une totale discrétion.
DITE/USIS                  Clic

Werner von Braun n'avait pas abandonné son idée première: la construction d'une fusée à vocation spatiale, tel qu'en témoigne son projet A4b. (maquette "Special Hobby")     Clic

En mai 1945, Werner von Braun, le maître à penser de Peenemünde, fut arrêté en Bavière par les français qui le remirent aux américains. Il sera l'un des grands artisans de la conquête spatiale américaine, jusqu'au programme "Mercury" et  aux fusées "Saturne".

D.R.                       Clic

Un ensemble "Bumper" sur le pas de tir de Cap Canaveral en 1950. On reconnaît bien la silhouette de l'A4 (V2) surmontée de la petite fusée-sonde Wac Corporal.
DITE/USIS                            Clic