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Saint-Exupéry:

L'affaire de la gourmette et les épaves de Lightning

Le Lightning de Saint-Exupéry n'est pas le seul à avoir disparu (deux camarades de combats de Saint-Exupéry, tous deux sur Lightning et au II/33 sont aujourd'hui encore disparus et perdus sur la Méditerranée), et la guerre a laissé sur le terrain nombre d'épaves d'avions, dont certaines à jamais non-identifiées. Les appareils posés sur terre ou écrasés ont à ce jour été débarrassées par les ferrailleurs. L'aluminium était une denrée rare et recherchée, surtout pendant la guerre et peu après. Le métal était refondu et réutilisé rapidement. On n'a malheureusement plus la possibilité d'identifier de telles épaves si ne subsistent pas de documents photographiques ou d'archives consécutifs à une chute d'avion. Leur pilote ou équipage inhumés ont généralement été identifiés, à quelques exceptions. Les appareils non recensés restant sur terre sont aujourd'hui soit enfouis dans le sol, soit localisés en des lieux inaccessibles du promeneur.
Les fonds marins, beaucoup moins fréquentés livrent encore aux plongeurs professionnels et amateurs de nombreuses épaves d'avions, et notamment des Lightning. Le développement de la plongée comme loisir nous permet d'espérer la découverte de nouvelles épaves sur la côte méditerranéenne. Les concrétions présentes sur ces épaves, comme leurs éventuels chalutages et déplacements rendent l'identification difficile. Certaines de ces épaves d'appareils sont aujourd'hui des sépultures de pilotes disparus et leur exploration et exploitation est soumise à de très strictes réglementations. Si on ne peut savoir sans exploration si l'épave trouvée correspond à cette catégorie, le souci de la réglementation et le respect des aviateurs tombés devraient à priori amener le plongeur à la plus grande prudence et à la déclaration préalable de l'épave pour lancer une étude efficace. Plusieurs épaves de Lightning ont d'ores et déjà été retrouvées en mer, le long des côtes françaises. Chaque fois, avant identification précise, le spectre de Saint-Exupéry apparaît. Ainsi a été renfloué en 1983 le Lightning d'un pilote américain qui avait amerri au large de Fos-sur-Mer. Il s'est rapidement avéré que cet appareil était celui de Thomas Maloney, du 1st Fighter Group, qui avait pu évacuer son avion avant qu'il ne sombrât. Cette chute d'avion n'avait rien à voir avec Antoine. On a repéré en 1993 une masse informe contenant de l'aluminium et même de la visserie de Lightning dans le golfe de Giens. Cette alerte s'est révélée sans fondement par la suite. Elle avait été faite à la suite de la déclaration par l'Amiral Faugère de la découverte dans ce secteur d'une sacoche contenant un jeu d'échecs, une carte, des crayons et même un journal corse du 31 juillet 1944. Quelle chance de retrouver, après quarante-neuf ans d'immersion, un journal avec la date du jour de la disparition de l'écrivain encore lisible ! En plus, heureuse coïncidence, Antoine était grand amateur d'échecs et dessinateur… Notons aussi que l'échiquier de Saint-Exupéry se trouvait dans sa chambre et était toujours dans les effets personnels du pilote inventoriés en janvier 1945 et réclamés par la mère d'Antoine à l'Armée de l'Air. Peut-être Saint-Ex avait-il alors deux échiquiers, dont un à bord de son avion ?
Cette piste fantaisiste ne permet pas de traiter avec la même ironie la déclaration de la découverte, par Jean-Claude Bianco d'une gourmette au nom de l'écrivain à la fin 1998. Les faits ne permettent pas de confirmer ou d'infirmer l'existence de ce bijou au poignet du pilote le jour de sa disparition. D'une part des photos de Saint-Exupéry portant une gourmette en 1944 existent. D'autre part, les archives ne mentionnent pas dans la liste d'effets personnels, qu'il a emporté lors de sa mission, ladite gourmette. Cette liste semble pourtant précise, indiquant notamment qu'il avait sur lui son stylo Parker 51. L'analyse de cette liste que Saint-Exupéry était sensé porter le jour de sa disparition et l'inventaire de ses effets personnels trouvés dans sa chambre, puis remis à Alger au Docteur Pellissier en août 1944, donne à priori quelque crédit à la liste des effets disparus sur le pilote. Pourtant l'inventaire des effets est daté du 29 janvier 1945, soit cinq mois après sa disparition ! De plus, on ne peut dater avec certitude la liste des effets que Saint-Exupéry emportait sur lui le jour de sa disparition, de plus cette liste a probablement été dactylographiée sur la même machine à écrire que celle utilisée par Germaine L'Herbier Montagnon pour sa correspondance. Des doutes existent donc quant à sa rédaction à l'unité au moment de la disparition d'Antoine. Si c'est le cas, on ne peut utiliser comme preuve matérielle ces deux documents d'archives pour prouver ou non la présence de la gourmette sur Saint-Exupéry. On ajoutera qu'au Service Historique de l'Armée de l'Air, des photos d'autres pilotes du Groupe de reconnaissance existent, et qu'on y distingue d'autres pilotes portant au poignet une gourmette aux maillons apparemment identiques à ceux de la gourmette apparaissant sur les images de Saint-Exupéry. Les témoignages oraux des proches de l'écrivain ne sont malheureusement guère dignes de confiance aveugle cinquante-six ans après l'événement. Le temps déforme quelquefois les souvenirs… Certains se contredisent d'ailleurs. Les résultats de l'expertise de ce bijou destinés à prouver son authenticité sont attendus avec impatience, ils doivent être rendus publics par l'actuel détenteur du bijou, monsieur Frédéric d'Agay, légataire de l'auteur du Petit Prince.
Comme pour la sacoche cinq ans plus tôt, la déclaration de la découverte de cette gourmette est associée à la présence d'une épave de Lightning à proximité. Le golfe de La Ciotat recèle au moins deux épaves de Lightning. Une identification très vraisemblable des ces épaves fut publiée en avril 1998 dans
39-45 Magazine, sous la plume de Philippe Castellano, président de l'association Aéro-RELIC. Les appareils étaient attribués au 2nd Lt Harry Greenup (qui avait évacué son P-38 G serial 43-2545) du 14th FG/48th FS et à son camarade de combat, le 2nd Lt James Riley (porté disparu avec son P-38 G serial 43-2543). Ces deux avions furent perdus le 27 janvier 1944, tandis que la Luftwaffe revendiquait ce jour-là trois P-38 abattus. L'affaire de la gourmette l'incita à remettre en cause son travail précédent dans le Figaro-Magazine du 7 novembre 1998 et d'émettre l'hypothèse que cette épave et la disparition de Saint-Exupéry pouvaient être liées. Provoquant une véritable levée de boucliers, notamment en raison de la totale incompatibilité entre l'épave découverte et l'appareil sur lequel l'écrivain a disparu (l'épave possède des turbocompresseur de type GE B-13 et le F-5B de Saint-Ex des GE B-33), Monsieur Castellano a publié un communiqué revenant sur son erreur d'appréciation dans 39-45 Magazine de mars 1999. Aujourd'hui, il maintient la thèse que Saint-Exupéry doit s'être abîmé dans le secteur de la découverte de la gourmette et d'un morceau d'avion, vers 100 à 140 mètres de profondeur, dans la zone Marseille-Bandol, explorée sans résultats par la Comex sous la direction de Henri-Germain Delauze. L'état actuel des preuves matérielles et des archives ne permet pas d'écarter cette hypothèse, au sujet de laquelle un ouvrage de Philippe Castellano devrait bientôt retracer la chronologie des faits. Un autre chercheur, Monsieur Ehrhardt, suivant une approche différente (alors que le premier travaille principalement sur le terrain, le second travaille majoritairement sur archives et témoignages), situe la disparition dans les Alpes (Histoire de Guerre n°1), s'appuyant sur une démonstration logique dont les bases sont développées dans Les Chevaliers de l'Ombre, et refusant la preuve de la gourmette, dont l'authenticité n'a pas encore été confirmée par une analyse irréfutable. Cette hypothèse de Patrick Ehrhardt ne peut non plus être éliminée.
Mais les légendes ont la vie dure, et on retrouve aujourd'hui dans le tout récent
Aircraft of the Aces n°28, French Aces of WW II paru chez Osprey, la thèse selon laquelle Antoine de Saint-Exupéry a été abattu par le Fähnrich Eichele sur Fw 190D-9 au large de Saint-Raphaël. Il est pourtant aujourd'hui deux faits clairement établis. D'une part, les radars et les écoutes radio n'ont pas suivi ce combat aérien qui était à leur portée. D'autre part, il ne pouvait se trouver sur le front méditerranéen de Fw 190D-9 en juillet 1944, même en expérimentation…

©Aérostories, 2001.

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par  Hervé Brun

Les fonds de la Méditerranée ne manquent pas d'épaves d'appareils divers, y compris bon nombre de P-38. Ici, le Lightning des Lecques.

© Ornithorynque Edition 1998              Clic

Remerciements à Jérôme Fortias.

Site Ornithorynque.com

A terre comme en mer, il convient d'aborder les épaves d'avions avec circonspection: certaines sont la sépulture de pilotes.

© Ornithorynque Edition 1998              Clic
Remerciements à Jérôme Fortias.
Site Ornithorynque.com

Sortie de l'eau d'une partie de la poutre gauche du P-38 attribué à John Riley, en rade de La Ciotat, en mai 1998. Photo prise à bord de "l"Horizon", bateau de J.L. Bianco qui se rendra célèbre quatre mois plus tard célèbre en ramenant dans ses filets la gourmette de Sait-Exupéry.

Photo Ph. Castellano                    Clic